La formation professionnelle n’est pas une mission régalienne. Pourtant, elle touche au cœur même de ce qui fonde l’action publique : la capacité d’un pays à former ses citoyens, à sécuriser les parcours professionnels, à accompagner les transformations économiques et à maintenir la cohésion sociale. Former, ce n’est pas seulement transmettre des compétences. C’est garantir à chacun la possibilité de s’inscrire durablement dans la société par le travail.
À ce titre, la formation professionnelle devrait être pensée avec la même exigence que l’école, la justice ou la sécurité. Elle conditionne la compétitivité économique, la réussite des transitions industrielles et écologiques, mais aussi la stabilité sociale et démocratique. Un pays qui ne forme plus correctement ses actifs renonce, de fait, à maîtriser son avenir.
Or, depuis plusieurs années, tout se passe comme si l’État français avait progressivement renoncé à assumer cette responsabilité stratégique. Non pas par un retrait assumé, mais par une succession de réformes techniques, budgétaires et organisationnelles qui ont fini par vider la politique de formation professionnelle de sa substance politique.
Contrairement à une idée répandue, l’État ne s’est pas réellement retiré du champ de la formation. Il a cessé d’en être le pilote stratégique tout en renforçant considérablement son emprise normative. Les acteurs de terrain sont aujourd’hui confrontés à un empilement de règles, de procédures, de contrôles et de référentiels qui ne s’accompagnent ni d’une vision de long terme ni d’une stabilité des financements. La qualité est exigée, parfois jusqu’à l’absurde, mais sans que les conditions économiques de sa mise en œuvre soient garanties.
Ce déséquilibre est au cœur du malaise actuel. L’État contrôle davantage qu’il n’oriente. Il normalise plus qu’il ne soutient. Il exige des résultats sans toujours en assumer les coûts. La formation professionnelle est devenue un champ hyper-régulé, mais paradoxalement dépolitisé, réduit à une série d’ajustements comptables et de dispositifs techniques.
La question du financement illustre parfaitement cette dérive. Les montants engagés restent importants, mais leur fragmentation et leur instabilité fragilisent l’ensemble du système. Les arbitrages budgétaires successifs ont conduit à une pression croissante sur les organismes de formation, sommés d’innover, d’individualiser les parcours, d’accueillir des publics toujours plus éloignés de l’emploi, tout en absorbant des baisses de prise en charge et des délais de paiement parfois intenables. Le discours public célèbre la montée en compétences, mais les décisions budgétaires racontent une autre histoire.
La récente évolution des modalités de financement de la Préparation Opérationnelle à l’Emploi Individuelle illustre de manière particulièrement inquiétante cette dérive. En instaurant un reste à charge pour les entreprises de plus de 250 salariés, France Travail a pris une décision lourde de conséquences, sans concertation réelle avec les entreprises ni avec les acteurs de la formation. Cette mesure repose sur une lecture strictement budgétaire qui méconnaît totalement la réalité des politiques de recrutement et de montée en compétences. Elle pénalise précisément les entreprises qui structurent des parcours d’intégration, investissent dans la formation préalable à l’embauche et jouent un rôle majeur dans l’accès à l’emploi de publics parfois éloignés du marché du travail. En renchérissant artificiellement le coût d’un dispositif dont l’efficacité est pourtant démontrée, l’État prend le risque de voir les entreprises renoncer à la POEI, non par désintérêt pour la formation, mais par simple arbitrage économique. Ce choix est non seulement absurde, mais dangereux, car il affaiblit un outil opérationnel d’accès à l’emploi au moment même où l’on prétend répondre aux tensions de recrutement.
Ce retrait stratégique de l’État n’est pas sans conséquences. Il affecte en priorité les publics les plus fragiles, ceux pour qui la formation constitue souvent la dernière marche avant l’exclusion durable du marché du travail. Il pénalise également les territoires, en particulier ceux qui ne disposent pas de grands opérateurs capables d’absorber les chocs financiers et réglementaires. À force de standardisation, on oublie que former, c’est accompagner des trajectoires humaines singulières, et non produire des volumes statistiques.
Peut-on encore parler aujourd’hui d’une véritable politique publique de formation professionnelle ? La question mérite d’être posée. Il n’existe plus de cap national clairement assumé, ni de stratégie lisible à moyen et long terme. Les priorités changent au gré des réformes, sans que leur cohérence globale soit explicitée. La formation professionnelle semble évoluer dans un marché administré, régulé par des règles toujours plus complexes, mais privé d’un récit politique capable de lui donner sens.
Réaffirmer le caractère régalien de la formation professionnelle ne signifie pas un retour à une centralisation autoritaire ni à une gestion étatique intégrale. Cela suppose, au contraire, que l’État assume pleinement son rôle de stratège. Fixer une direction claire, stabiliser les règles, sécuriser les financements, faire confiance aux acteurs de terrain et évaluer les politiques publiques sur leur impact réel plutôt que sur leur conformité procédurale constituent les véritables leviers d’une réforme utile.
Le monde dans lequel s’inscrit aujourd’hui la formation professionnelle n’a plus rien à voir avec celui d’hier. Les transformations technologiques accélérées, l’irruption de l’intelligence artificielle dans tous les métiers, les recompositions géopolitiques, l’urgence de la transition écologique et la polarisation croissante de la société bouleversent en profondeur le travail, les compétences et les trajectoires professionnelles. Dans ce contexte, la formation n’est plus un simple outil d’ajustement, ni une variable budgétaire parmi d’autres. Elle constitue à la fois un amortisseur social indispensable et un levier stratégique pour accompagner les grandes transitions économiques et sociales. En renonçant à investir pleinement dans la formation professionnelle, l’État fait bien plus que réaliser des économies de court terme : il accepte implicitement l’idée d’un décrochage durable de la France, tant sur le plan de la compétitivité que sur celui de la cohésion sociale. Ne pas former aujourd’hui, c’est choisir de subir demain.
Former, c’est gouverner. Renoncer à penser la formation professionnelle comme un pilier de l’action publique, c’est accepter une économie à courte vue et une société de plus en plus fragmentée. La formation n’est pas une charge à contenir, mais un investissement politique, économique et humain. La véritable question n’est donc pas de savoir si la formation professionnelle est une mission régalienne. Elle est de comprendre combien de temps encore l’État peut se permettre de faire comme si elle ne l’était pas.

